Ces petits traits obliques gravés entre les branches de la croix, sur la tête de certaines vis, ne sont pas un défaut de fabrication. Ils signalent un système d’entraînement différent du Phillips classique, baptisé Pozidriv. Utiliser un tournevis cruciforme ordinaire dessus, c’est abîmer la vis à chaque tour de poignet.
Le Pozidriv a été mis au point en 1962 par la société britannique GKN, en partenariat avec Phillips Screw Company. L’objectif : corriger un défaut du Phillips, qui a tendance à faire déraper la panne du tournevis quand on serre fort, un phénomène appelé « cam-out ». Les quatre petites entailles supplémentaires, positionnées à 45 degrés entre les branches principales de la croix, permettent un contact plus large et plus stable entre l’embout et la vis.
- Les vis Pozidriv possèdent quatre petites encoches diagonales supplémentaires entre les branches de la croix, contrairement aux Phillips classiques
- Le Phillips est conçu pour déraper au-delà d’un certain serrage, tandis que le Pozidriv transmet un couple plus élevé sans glisser, idéal pour le bois
- Utiliser un tournevis Phillips sur une vis Pozidriv use progressivement la tête jusqu’à créer une vis qui tourne dans le vide, impossible à démonter
Deux croix qui se ressemblent, deux logiques opposées
Vu de loin, un Phillips et un Pozidriv, c’est la même croix. Regardez de plus près : le Phillips a des branches légèrement coniques, qui s’évasent vers le bord, alors que le Pozidriv a des flancs droits, presque parallèles. Cette différence géométrique change tout au moment du vissage.
Le Phillips a été conçu dès les années 1930 pour l’industrie automobile américaine, avec une particularité voulue par son inventeur, Henry F. Phillips : il doit déraper au-delà d’un certain couple de serrage. À l’époque des visseuses pneumatiques sur les chaînes de montage, cette caractéristique évitait de casser les vis ou d’endommager la carrosserie. Le Pozidriv, lui, a été pensé pour l’inverse : transmettre un couple plus élevé sans glisser, ce qui le rend beaucoup plus adapté au travail du bois et à la menuiserie.
C’est précisément l’usage qui a fait la réputation du Pozidriv chez les artisans.
Le geste qui abîme discrètement vos vis
Visser du Pozidriv avec un embout Phillips fonctionne, au début. La panne du tournevis entre dans l’empreinte, tourne, serre la vis. Mais le contact imparfait entre les deux profils use progressivement les rebords de la tête, jusqu’à créer ce phénomène que les bricoleurs connaissent bien : la vis qui « tourne dans le vide », impossible à démonter ou à resserrer.
Un menuisier professionnel, confronté à ce problème des dizaines de fois par semaine, repère l’empreinte en un coup d’œil. Pour lui, mélanger les deux systèmes revient à forcer une clé plate dans un boulon Torx : ça abîme sans réellement fonctionner. Sur un chantier, une vis Pozidriv arrondie par un mauvais embout doit souvent être extraite à la pince, voire percée, ce qui fait perdre un temps précieux et complique la finition.
Ce détail explique aussi pourquoi certaines vis semblent « increvables » chez vous et d’autres se dénaturent au bout de deux ou trois vissages.
Reconnaître son tournevis en trois secondes
La différence se voit à l’œil nu, une fois qu’on sait où regarder. Sur une vis Pozidriv, quatre petites encoches apparaissent entre les branches de la croix, formant comme une seconde croix plus fine en diagonale. Sur un Phillips classique, l’empreinte reste une croix nette, sans ces marques additionnelles, et les flancs des branches sont légèrement inclinés plutôt que droits.
Les fabricants d’outillage vendent aujourd’hui des jeux de tournevis clairement identifiés PZ1, PZ2, PZ3 pour le Pozidriv, et PH1, PH2, PH3 pour le Phillips, les chiffres correspondant à la taille de l’empreinte. Un bon réflexe consiste à investir dans un jeu réunissant les deux familles, plutôt que de multiplier les embouts universels qui, par définition, ne sont optimisés pour aucun des deux systèmes. Les meubles en kit et les structures en bois, notamment les charpentes et les parquets, utilisent très majoritairement du Pozidriv en Europe.
Le réflexe à adopter est simple : avant de visser, on regarde la tête de la vis pendant deux secondes.
Cette confusion entre Phillips et Pozidriv touche des millions de foyers, sans qu’on en parle jamais vraiment. Les fabricants de meubles suédois et allemands, grands utilisateurs de Pozidriv depuis les années 1970, livrent pourtant rarement l’embout adapté avec leurs kits de montage. Résultat : des générations entières de bricoleurs ont vissé au petit bonheur, avec l’outil qui traînait dans le tiroir, sans savoir qu’un simple embout à 3 euros aurait tout changé.

